Likembé
Le Likembé ou Sanza
La Sanza ou le "piano à pouces" est joué un peu partout en Afrique noire. Du point de vue discographique, c’est d’abord par le biais d’enregistrements ethniques réalisés pour la plupart par des collecteurs que nous pouvons nous faire une idée de l’ampleur du phénomène. D’un autre côté, certains artistes africains ont puisé dans leurs traditions et ont intégré les lamellophones au sein d’une musique plus actuelle.
Sanza qui es-tu ?
Sanza, Likembé, nsanzi, Piano à main, marimbula, etc.Autant de mots désignant le même instrument fait tantôt de lamelle en bambou (l’origine), de sommier en chair de bambou sans caisse de résonnance ; tantôt fait de lamelles en fer fendu avec une caisse de résonnance sculptée dans divers bois, est présent dans beaucoup de pays africains : le triptyque congolais (3 Congo), Gabon, Rwanda, Burundi, Centrafrique, Cameroun, etc.
La Sanza contrairement au tambour à membrane, n’est pas un instrument d’érotisme par excellence. Elle le devient circontanciellement.
La Sanza traditionnelle est dans son essence un instrument magique, mystique, le médium entre les deux mondes considérés par les Bantu comme parallèles ; les vivants et les morts, la pirogue de concentration du guérisseur : le Nganga (péjorativement traduit par les colons par "féticheur").
La Sanza : un instrument plein de poésie, au chant à la fois décontracté et envahissant dans une gamme spécifique ; une dimension émotionnelle originelle.
La Sanza : compagne du marcheur solitaire ; grâce à sa taille non encombrante, elle vous aide à avaler des kilomètres sans éprouver la moindre lassitude.
Le joueur solitaire de Sanza qui parcoure les sentiers serpentant les savanes et les forêts éveille, provoque, invite la nature au partage de ses mélodies, fait s’interroger, danser les habitants du monde parallèle qui accourent écouter dans le silence les bienfaits de la musique aux âmes. Il se tient à hauteur du nombril (Nkumba=Rumba) centre de gravité, d’équilibre du Muntu, l'Homme.
Certains artistes africains ont voulu mettre à l’honneur les lamellophones et les faire sortir de leurs carcans traditionnels. Le premier exemple vivant entre autres en date est celui d’Antoine Mundanda figure importante de la musique congolaise urbaine qui, au début des années 50, a formé le groupe Likembé Géant. Ils utilisaient trois likembés géants et jouaient de la rumba congolaise, des polkas et de la musique traditionnelle. On peut citer l’exemple bien plus récent de l’Ougandais Geoffrey Oryema déniché par l’équipe du label Real World de Peter Gabriel, qui a impressionné beaucoup de gens lors de ses nombreux concerts en s’accompagnant au Likembé, piano pouces issu de sa tradition.
Outre ces deux artistes, ne pas oublier Francis Bebey et Hukwe Zawose deux personnalités importantes de la culture africaine qui méritent une attention particulière. En effet, on peut les considérer comme des passeurs qui, à travers leurs albums, leurs concerts et parfois même leurs écrits, ont fait découvrir à un plus grand nombre cette percussion intimiste qui fut longtemps ignorée, occultée par les percussions africaines plus puissantes.
Enfin, il faut souligner la démarche originale de Konono N°1, un groupe congolais qui en a fait l'instrument de base de sa musique et qui tourne beaucoup en Europe. L'engouement dans le cercle fermé des grands professionnels à la recherche de sonorités naturelles inégalables, pour cet mythique, voire mystique très vieux instrument venu du bassin Congo (Royaume Koongo) et qui se décline en plusieurs versions ou configuration a poussé l'artiste Lulendo de créer un atelier de fabrication unique en France où il est possible d'en a faire l'acquisition à des prix à la portée de toutes les bourses selon les besoins et l'utilisation.
Mampuya Mam'Sy de son vrai nom Biampandu Mampuya, ingénieur statisticien s'intéresse à l'art à ses heures libres. De ses trois pièces de théâtre : Lutaya (1969), l'Ivrogne et Monsieur Logonne (1970), seul Lutaya a connu les planches en 1981. Passionné de musique et de poésie entre autres, il a pris la sérieuse option de voler au secours des valeurs ancestrales en perte de vitesse en écrivant le premier tutoriel à ce jour intitulé : "J'appends seul la Sanza" au éditions BAKOUB'.
Dans un jeune pays issus du partage du royaume Kongo, comme le Congo (Français), la revalorisation du patrimoine national délaissé par l'Etat, fait partie des axes essentiels d’une politique culturelle individuelle qui vise la préservation de deux formes de cultures :
* Spirituelle, qui porte témoignage de la capacité humaine à créer des œuvres dont la transmission est assurée, soit directement par la mémoire (contes, proverbes, chants, cosmogonies, devinettes. etc.). Soit à travers un support de fixation (livre, disque, toile, bois, pierre, ivoire, métaux précieux, etc.);
* Matérielle, quand elle provient de tout ce que les générations précédentes ont su fabriquer pour divers usages, et qui peut devenir objet de délectation dans des lieux appropriés.
Une parole du grand écrivain André MALRAUX nous montre ce processus: "C’est le musée qui contraint le crucifix à devenir une sculpture". Nous pouvons le vérifier dans une localité près de Brazzaville, NKankata, lieu de culture de la religion syncrétique "Croix Koma" où d’anciens fétiches déposés par des fidèles aujourd’hui reconvertis au christianisme sont devenus simples objets d’art, dont une partie est dirigée vers les "musée" privés.
Les instruments de musique n’échappent pas à ce destin, mais en changeant de fonctions (du sacré au profane), certains d’entre eux peuvent connaître une seconde vie aussi valorisante que la première, pourvu que soit assurée la transmission de leur technique d’exécution.
Signalée par le R.P. Labat dès le XVIIème siècle, et remarquée au début du XXème siècle par des missionnaires et explorateurs qui lui ont donné le nom de «petit piano portatif», la sanza est probablement l’un des objets musicaux dont l’usage est le plus répandu à travers le continent Africain. Sous divers noms, on trouve la sanza depuis le Cameroun jusqu’en Afrique du Sud, en passant par le Gabon, l’Angola et même le Mozambique. Pour les ethnoÂsociologues, il existe là un champ de recherche intéressant sous l’angle du diffusionnisme.
A Brazzaville, l’école Nationale des Beaux-arts «Paul Kamba» ou ce qui en reste après les destructions irréversibles engendrées par la récente culture de guerres à répétition, initie ses élèves à la connaissance de la sanza en y faisant venir des instrumentistes réputés. Le transfert de technologie risque de poser problème dans un proche avenir, la génération actuelle des luthiers traditionnels étant en voie de disparition.
Quant à la troisième condition, elle est parfaitement remplie avec la publication du petit ouvrage fort intéressant que nous devons à la plume de Mampuya Mamâsy, chercheur attachant grâce à un esprit perpétuellement curieux et un attachement passionné pour la culture de son pays.
Cette méthode utilitaire d’un très grand intérêt est écrite par le meilleur spécialiste de cet instrument au sens pédagogique du terme dans un pays tourmenté. Rien n’est oublié : description, tenue et accordement de la sanza, soin et entretien.
Ce guide devrait intéresser le plus grand public d’amateurs de sanza : chacun pourra y parfaire sa technique grâce à de nombreux exercices de base. C’est une contribution culturelle de tout premier ordre.
Sylvain MBEMBA